mardi 16 septembre 2008

Vol de Nuit

Je ne peux pas faire grand chose d'autre que dormir ou regarder le paysage quand je suis dans un avion, tout le reste me rend malade.

Les voyages aériens sont par conséquent pour moi la cellule d'explorations introspectives d'autant plus riches, qu'en dehors de cette circonstance contrainte, je ne m'en donne jamais l'occasion spontanément.

De ces méditations planantes naissent le plus souvent des pensées-pour-plus-tard aussi vite oubliées qu'un menu Air France en classe Eco ; mais il est arrivé qu'entre deux nuages en forme de poule, de grandes révélations sur la vie m'aient été dévoilées par une grâce divine qui ne filtrerait pas en dessous de dix mille pieds.

Ce Berlin-Paris n'échappa pas à la règle, mais il m'offrit surtout le spectacle d'une rare netteté, des villes illuminées par une nuit dégagée de tout nuage. Malgré l'altitude, l'oeil distingue chaque point lumineux, pouvant compter les lampadaires éclairant les nationales.

Les formes biscornues des petits villages en train de dîner remplacent les silhouettes des cumulus. En se laissant rêver, on y dessine de la même façon des formes familières : un traîneau, un bateau pirate ou une abeille.

Les routes relient les amas scintillants par de fins chapelets où s'égrainent d'autres lumières. En regardant vers l'horizon, les villes prennent l'aspect de constellations ou d'îlots dérivant sur une mer noire. On pourrait aussi bien s'imaginer derrière un télescope à regarder les étoiles que derrière un microscope électronique à transmission nous renvoyant l'image d'un circuit neuronal fraîchement percuté par les millions d'électrons.

"De l'infiniment petit à l'infiniment grand, on n'est finalement qu'une suite de points qui se relient".

Je chasse aussitôt cette pensée débile de mon esprit, avec l'impression dégoûtante que je ne pourrai rien produire de mieux ce soir là, tout en mettant la pauvreté de ma réflexion sur le compte de la fatigue accumulée au terme de ce long week end de marche teutonne intensive.

Mais en me penchant vers le hublot pour mieux voir, je constate que mon vertige habituel m'a quitté. Je me fais surtout la remarque que personne n'a le vertige en avion, je ne l'ai probablement jamais eu d'ailleurs. Tromperie des sens ou réelle révélation philosophique de comptoir duty-free ? Nos peur s'évanouiraient quand on y est confronté en excès ? Un machinophobe serait-il soudain à l'aise dans une pièce emplie de millions d'exemplaires de l'objet de sa peur, s'abandonnant à la fatalité ?

Ça sera une pensée-pour-plus-tard puisque le joli steward nous fait signe d'attacher nos ceintures alors que nous amorçons notre descente sur Orly Sud.

Mais il faudra que j'essaie.

lundi 14 avril 2008

Comment disparaître complètement

Voilà environ semaine que David venait quotidiennement nourrir mon chat, et c'était avec un amusement certain que je le regardais se faire cracher dessus par le maudit matou, dès qu'il tentait la moindre approche. Mais ce jour là, lorsqu'il passa la porte, le chat l'accueillit d'un miaulement franc et amical, il devait probablement commencer à me sentir partir.

Bien que déjà immatériel depuis quelques jours, je ressentais moi aussi que je disparaissais progressivement. Mes membres n'existaient plus depuis hier, je n'étais plus qu'un tronc aux contours flous. Mais le changement le plus radical, était celui survenu avec le lever du soleil ce matin : l'oblitération complète des dix premières années de ma vie. Certains souvenir plus récents étaient aussi devenus imprécis, les codes de portes, les numéros de téléphones et même ma propre date de naissance m'échappaient desormais.

Je vivais ces modifications toujours sereinement, presque avec indifférence. Je m'étonnais d'ailleurs de la pauvreté de mes sentiments dans un moment aussi difficile pour mes proches. Mais quand ma mère passa à son tour le seuil de mon appartement suivie de Greg et de Sylvain, j'étais tout simplement content de les voir. Depuis le jour de mon enterrement je ne pouvais plus circuler où bon me semblait, et j'étais confiné dans mon deux pièces à Parmentier, à regarder les voisins passer par la fenêtre et le chat miauler de solitude.

Chacun se mit rapidement au travail, David s'occupait de faire le ménage sur mon ordinateur, souriant d'un air complice, à mesure qu'il effaçait les pornos de mon disque dur. Greg, de son côté faisait le tri dans mes cds, demandant à chacun ceux qu'ils voulaient garder en souvenir, et mettant les autres dans un grand carton où ils rejoindraient livres et dvds. Dans ma chambre, ma mère et Sylvain empaquetaient fringues et autres affaires. Je n'étais pas surpris de n'y voir personne d'autre, il en manquait, mais ce n'était simplement pas leur place ce jour là.

Ce grand ménage eut un effet radical sur ma mémoire, les souvenirs filaient avec les objets dans les cartons. Quels ont été mon lycée ? ma fac ? mon livre préféré ? Je n'arrivais plus à le dire. Les seuls éléments encore concrets dans ce qui restait de mon esprit, étaient les moments où j'avais écrit la lettre pour expliquer. Expliquer que je n'étais pas parti malgré eux, mais que j'avais tenu si longtemps grâce à eux, que j'étais simplement arrivé au bout de mes ressources à essayer de forcer le bonheur. Je me souvenais aussi nettement de mes derniers pas sur la rambarde après avoir accroché ma lettre en évidence pour qui me trouverait, et le saut dans l'inconnu.

Un coup de vent emporta mon ultime ecrit, et c'était certainement mieux comme ça. Ils s'en seraient voulus s'ils n'avaient pas cru à un accident. Seul David en doutait. Ils partiront tous avec un bout de moi, je ne regrette rien. Je suis juste un peu triste de me dire qu'aucun ne sait que j'aimais manger des glaces sous la pluie. Mais lequel était David déjà ? Et qui sont ces autres gens à l'air familier, chargés de paquets et qui s'en vont de cet appartement vide aux murs blancs ? Je sais juste que quand ils fermeront la porte je n'arriverai plus à penser.

mardi 8 avril 2008

Les Maudites (2-Judith)

Judith se passait lentement la pulpe de ses doigts sur les lèvres, pour essayer de retrouver la sensation du baiser qu'Alice lui avait volé en partant, en regardant son manteau rouge disparaître dans la cage d'escalier. Elle devait déjà avoir atteint la bouche du métro lorsque son index et son majeur, qui avaient parcouru réciproquement sa lèvre supérieure et sa lèvre inférieure encore frissonnantes, finirent par se rejoindre sur le charmant grain de beauté qu'elle portait à la commissure. Perdu dans ses pensées, il me fallut trois coups de coude soutenus pour la ramener à la fin de sa soirée. Elle ne laissa échapper qu'une phrase inachevée "Je n'aurais jamais cru qu'une fille comme ça" puis retourna auprès des derniers convives.

Je voyais au moins deux façons de terminer sa sentence : "puisse être lesbienne", encore que je me gardais bien déjà de trop me fier à des apparences, et je savais Judith suffisamment maligne pour ne pas le faire aussi ; Ou plutôt donc par : "puisse s'intéresser à moi" ce qui me paraissait plus plausible. Judith pouvait en effet souffrir d'une baisse d'estime de soi tant elle faisait peur. Plus qu'Alice et ses jugements et péremptoires, et d'une façon étonnante, elle inspirait une peur paradoxale chez son prochain du fait d'une inébranlable gentillesse.

Sa bienfaisance terrifiante était jugée par certains comme relevant de la bêtise tant il arrivait à Judith de se faire berner par excès de confiance et de dévotion pour des gens qui le méritaient peu. Je n'ai d'ailleurs jamais été sûr qu'elle se faisait réellement duper, mais je crois qu'en connaissance de cause, sa conscience de faire ce qu'elle estimait juste lui a toujours suffi. C'est peut être cette intégrité sans faille, parfois proche du ridicule, qui avait fait le vide autour d'elle et inspiré de la frayeur à la masse informe de la population générale, comme tout ce qui lui est inconnu.

J'aurais souhaité pouvoir me vanter d'avoir voulu jouer l'entremetteur entre ces deux diamants bruts, mais mon intention ce soir là en amenant Alice chez Judith était seulement de faire se rencontrer les deux seules lesbiennes que je connaissais. Je n'imaginais pas qu'Alice saurait si bien protéger Judith de ceux qui voudraient abuser de sa gentillesse, ni que son regard sur le monde puisse autant s'adoucir à son contact, ni même qu'à elles deux elles deviendraient un aimant d'une sensualité affolante pour toute personne qui sait ouvrir les yeux depuis maintenant cinq ans qu'elles partagent leurs vies.

mercredi 12 mars 2008

Les Maudites (1-Alice)

Alice s'avançait vers nous avec sa vingtaine de minutes de retard d'usage, sans prévenir, ça allait de soi. J'en avais tellement pris l'habitude, que je venais systématiquement un quart d'heure après l'heure de nos rendez vous. J'avais prévenu notre hôte Judith, mais celle-ci s'était présentée à la sortie du métro Ménilmontant aussi ponctuellement que possible. Elle avait insisté pour nous retrouver avant de nous guider dans les méandres de son immeuble plutôt que de nous laisser nous débrouiller pour retrouver notre chemin vers la soirée de réveillon qu'elle organisait avec son frère.

Je reconnus Alice à distance, dans son long manteau rouge, jetant un mégot vers le caniveau. En dépit du froid, elle retirait ses gants pour en allumer une autre. Quand elle expirait, les volutes de fumée se dissipaient de part et d'autre de son visage, disparaissant dans ses longues boucles brunes. Elle devait beaucoup fumer en marchant, car à chaque fois que je la retrouvais et l'embrassais pour la saluer, une odeur intense de cendrier froid sur ses mèches, mêlée à celle de son shampooing à l'amande venait se rappeler à mes narines.

Cet arôme lui ressemblait, c'était celui de cette fille sur-stressée par son travail, mais qui avait trouvé le métier idéal pour elle. Elle était extralucide et consultante. Extralucide depuis toujours, non pas parce qu'elle avait des visions de l'avenir, mais parce qu'elle était capable de voir clairement en tout et en toute chose la moindre faille et le moindre défaut. Elle excellait donc dans son job : quand elle analysait un processus, un circuit d'information ; alors que les autres cherchaient encore le premier frein à la bonne marche des choses, Alice était capable de repenser de façon la plus efficace possible le rôle simultané de chaque intervenant.

Cette qualité lui permit d'être reconnue par ses pairs, mais la bonne fée qui s'était penchée sur son berceau pour lui confier ce don, eut un peu la main lourde, si bien que longtemps, ses relations personnelles furent handicapées. On ne pouvait pas tromper son radar impitoyable, et peu étaient ceux et celles qui y survivaient ou qui voulaient bien y survivre, car en plus d'être extrêmement critique sur tout, elle ne s'était jamais gênée pour l'exprimer.

Elle avait du tirer trois taffes de sa clope quand elle la jeta au moment d'arriver à notre hauteur. Son premier salut fut pour moi, accompagné de l'essence attendue et redoutée qui chassa illico les reminiscences du parfum succulent de tarte pomme-cannelle dont Judith m'avait enchanté en posant ses lèvres sur ma joue cinq minutes plus tôt.

lundi 3 mars 2008

Necropolis Indiae

Dix-neuf heure était l'heure du jasmin à Bénarès. Les derniers bûchers se consumaient lentement le long du Gange alors que le parfum des fleurs poussant à même les murs de la cité se faisait de plus en plus fort à mesure que la lumière déclinait, couvrant enfin l'odeur des crémations. Il venait s'y ajouter le parfum de l'œillet et de la rose que des petites filles amenaient en grandes quantités dans des corbeilles d'osier, en préparation de la messe qui aurait lieu le long du ghat principal.

J'étais en ce lieu et à cette heure pour assister à la cérémonie de libération des âmes. Les indications m'avaient été laissées par le serveur de l'hôtel plus tôt le matin. Après deux nuits passées dans le train qui m'amenait de la côte Est de l'Inde, j'avais décidé de commander un copieux petit-déjeuner et de le savourer sur la terrasse qui surplombait le fleuve. En avalant mes œufs sur le plat, j'avais remarqué plusieurs paquets flottant sur les eaux. Le serveur que j'avais interpellé m'expliqua que ceux qui n'avaient pas les moyens de s'offrir du bois faisaient ainsi. Je voyais aussi beaucoup de gens s'affairer le long des quais : l'ablution matinale était de rigueur, les femmes et les enfants faisaient leur lessive, et un peu en aval, on pouvait distinguer les têtes d'un troupeau de buffles dirigé par deux jeunes garçons dépassant du niveau de l'eau. La ville où toute l'Inde vient mourir grouillait de vie dès six heures du matin.

Cette impression ne faisait que s'accentuer au cours de la journée : dans les ruelles étroites où il n'était pas rare de devoir enjamber une vache couchée au sol, dans ce temple envahi par les rats, dans les allées de ce marché aux mille épices où se frayer un chemin dans la foule demandait un savant équilibre entre patience et acharnement. J'avais ainsi suivi toutes les indications laissées par le serveur pour découvrir Bénarès, jusqu'aux ghats les plus éloignés du centre ville, là où se déroulaient la plupart des crémations et enfin revenir plus tard au lieu qu'il m'avait désigné, à l'heure où le soleil se couche, pour assister à ce qui serait l'expérience la plus mystique de ma vie.

La fatigue du voyage y avait probablement contribué, mais aussi la fatigue accumulée depuis le début de ce périple six semaine plus tôt, les dix kilos perdus depuis mon arrivée à Madras, la musique entêtante raisonnant dans les ruelles, l'averse qui venait de passer et qui m'avait glacé jusqu'au os ; ou encore l'odeur de l'Inde, cette odeur si particulière, à laquelle je ne m'étais pas encore tout à fait habitué, mêlant le curry, l'encens et la décomposition.

L'heure venue, je m'étais installé sur les marches d'un escalier en ruines qui n'était plus utilisé que par les spectateurs. La mousson avait fait fuir la plupart des touristes, mais les fidèles étaient là. Le silence se fit lorsque les cinq prêtres shivaïtes arrivèrent près de la berge. Chacun était muni d'une boule de cuivre fumante au bout d'une chaine qu'ils tenaient fermement de leur main droite tendue à l'horizontale vers la rive. Les cinq boules se balançaient avec une parfaite synchronisation au rythme des incantations des prêtres, ensuite reprises par la foule. Les mouvements de balanciers se firent plus amples et complexes quand les percussionnistes joignirent leur musique aux chants hindi. Après trente minutes de célébration, les cinq prêtres secs et musculeux, manipulaient toujours avec force leur lourd balancier, la sueur coulant le long de leurs bras pour rejoindre les flots du Gange qu'il avaient progressivement pénétré jusqu'aux genoux. Il furent rejoints par la foule venant déposer à la surface de l'eau des centaines de bougies disposées sur des embarcations de fortune, dont je regardais, ébahi, les lueurs emportées dans la nuit.

mercredi 27 février 2008

Beau comme le diable

La veine de l'écrivain est d'être menteur et mythomane, il est vital pour le musicien de toujours s'écouter et enfin c'est de la nature du peintre d'avoir un regard acerbe sur le monde. Ces traits sont dépréciés chez le "commun des mortels" mais dès que l'artiste sert l'art, ils deviennent outils de la beauté. De cette façon, Anne en tant qu'amateur d'art en tous genres et mécène de jeunes peintres, excusait aux artistes un certain nombre de ces failles ; de la même façon que l'adage "la curiosité est un vilain défaut" lui provoquait un profond dégoût.

Personne ne fut surpris lorsqu'elle tomba amoureuse de Maxime, étonnant touche-à-tout : poète, guitariste et dessinateur de talent, il en cumulait les charmes autant que les travers. Eminemment peu modeste, il s'était rendu détestable auprès de tous les amis d'Anne. Elle n'en souffrait que très peu tant leur couple lui suffisait, lui non plus d'ailleurs puisqu'il s'était toujours suffi à lui-même.

Les gens s'accordaient autant sur sa puanteur que sur son évidente attractivité. Il avait la beauté de la nuit. Il était grand, les cheveux du même noir profond que ses yeux dont on ne pouvait distinguer la pupille de l'iris, lui conférant un magnétisme vampirique à vous glacer d'envie. Tellement froid qu'il brûlait, il est toujours resté un paradoxe d'attraction-répulsion et qui en tous cas ne me laissait pas indifférent.

Je comprenais Anne tout en la plaignant, puisque avec le recul je voyais les manigances de Maxime. Dire qu'elle n'y voyait rien aurait été faux, mais elle se dupait elle même, Maxime n'avait même pas particulièrement besoin de la manipuler, elle s'en chargeait seule. Le bougre savait y faire, sans violence, ni menaces ni chantage il arrivait à faire taire les témoins.

A l'époque Anne ignorait mes penchants et rien ne m'avait laissé penser que Maxime pouvait les deviner. Pourtant un soir, au terme d'une fête arrosée, il me prit à part. M'obligeant à plonger dans ses yeux, il m'embrassa sans que je trouve le temps de réagir, puis me chuchota "si j'avais été gay, on serait allé bien plus loin". Il me laissa avec une trique pas possible et l'idée évidente que j'étais un jeune nigaud, tombé dans son piège, je ne pouvais plus révéler ce que j'avais appris de lui quelques jour plus tôt. Je n'ai pas su non plu comment il l'avait appris ou même s'il existait un lien entre son comportement et ce que je savais sur lui, mais en tous cas il avait réussi à ce que je ne révèle rien de lui. Trois mois plus tard Anne le demanda en mariage.

lundi 25 février 2008

Trois hommes avertis

Les heures avançaient, et je m'étonnais de plus en plus de ce que je pouvais découvrir en pénétrant l'intimité des appartements de tous ces inconnus. J'accompagnais Jean-Marc dans sa tournée quotidienne de livraisons de colis spéciaux, il s'agissait de paquets pour des clients réguliers, qu'il commençait à connaître, certains depuis plusieurs années. Lui, prenait un air flegmatique, mais semblait beaucoup s'amuser de mon étonnement, me lançant un regard complice sur le seuil de certaines habitations, sachant déjà ce qu'on y trouverait et dont je ne soupçonnais rien : des décorations improbables, des niveaux d'hygiène inimaginablement précaires ou de véritables succursales de la SPA habitées par des meutes de chiens.

Je pensais avoir déjà vu le pire quand pour la première fois, avant de sonner à l'interphone, il se décida à me donner un avertissement : "Accroche-toi, lui c'est un schizo... ah et au fait, l'ampoule ça fait trois ans qu'elle a grillé".

La porte s'ouvrit, sans que notre hôte ne se manifeste dans l'interphone. Jean-Marc me désigna du doigt l'escalier en pinçant des lèvres et en fronçant les sourcils comme pour couper cours à toute interrogation de ma part. Nous gravîmes donc les trois étages en silence ; il m'avait prévenu pour que je me prépare, mais gardait pour lui les détails pour conserver un effet de surprise.

Sur le palier, on pouvait entendre tourner lentement plusieurs loquets, et finalement la porte s'entrebâilla sur un visage sombre éclairé d'une lampe-torche. C'était un troll de 195 cm et d'autant de kilos qui nous avait accueilli. On le suivait dans un couloir sombre, éclairé de sa seule lampe torche. Nous marchions sur ce qui ressemblait à du papier journal, au moins une dizaine de couches. Ce matelas rendait la progression difficile, dans la pénombre, handicapé par le colis que je transportais à bouts de bras, je manquais à tout moment de me prendre les pieds dans une feuille de papier journal.

"Mais faites attention !" grogna le troll à mon attention quand je trébuchais sur la moitié gauche d'une vielle machine à écrire posée à même le sol (je n'y ai pas cherché d'explications). Il s'approcha tellement de moi pour me beugler dessus, que je pouvais compter les quelques dents qui lui restaient au fond de la bouche. Son absence totale d'incisives (il conservait ses deux canines du haut) favorisait la protraction de sa langue. Sa lèvre inférieure pendait aussi beaucoup, des petits mouvements toniques de la langue y laissaient pendre un filet de bave, l'ensemble expliquait la tache humide sur son t-shirt qui s'étendait du col jusqu'à la pointe du sternum.

Juste avant qu'il n'ait pu m'engloutir, une petite voix l'arrêta : "Mon sucre, laisse donc le monsieur tranquille". Au centre de la pièce dans laquelle il nous fit pénétrer, se trouvait une petite chaise. Partout s'empilaient des objets poussiéreux, ils n'avaient rien du jeter depuis 10 ans, ils n'avaient probablement rien du laver non plus tant ça sentait le moisi et l'urine ; pas même les carreaux à travers desquels on ne distinguait pas les voiture dans la rue. Sur la chaise se tenait une petite femme aveugle qui semblait respirer encore. Elle parla à nouveau de cette même voix d'enfant : "Déposez donc ça à côté, près du bateau."

Je n'avais pas vraiment le choix, puisque la pièce qui m'avait été désignée n'était occupée que par un Zodiac gonflé. Comprenant qu'il ne valait mieux rien dire pour l'instant, je m'exécutais pour repartir au plus vite tant l'odeur ambiante commençait à me rendre nauséeux.

Dans l'escalier vers la sortie Jean-Marc n'eut qu'une simple remarque : "Le Zodiac, c'est en cas d'inondation"