Les heures avançaient, et je m'étonnais de plus en plus de ce que je pouvais découvrir en pénétrant l'intimité des appartements de tous ces inconnus. J'accompagnais Jean-Marc dans sa tournée quotidienne de livraisons de colis spéciaux, il s'agissait de paquets pour des clients réguliers, qu'il commençait à connaître, certains depuis plusieurs années. Lui, prenait un air flegmatique, mais semblait beaucoup s'amuser de mon étonnement, me lançant un regard complice sur le seuil de certaines habitations, sachant déjà ce qu'on y trouverait et dont je ne soupçonnais rien : des décorations improbables, des niveaux d'hygiène inimaginablement précaires ou de véritables succursales de la SPA habitées par des meutes de chiens.
Je pensais avoir déjà vu le pire quand pour la première fois, avant de sonner à l'interphone, il se décida à me donner un avertissement : "Accroche-toi, lui c'est un schizo... ah et au fait, l'ampoule ça fait trois ans qu'elle a grillé".
La porte s'ouvrit, sans que notre hôte ne se manifeste dans l'interphone. Jean-Marc me désigna du doigt l'escalier en pinçant des lèvres et en fronçant les sourcils comme pour couper cours à toute interrogation de ma part. Nous gravîmes donc les trois étages en silence ; il m'avait prévenu pour que je me prépare, mais gardait pour lui les détails pour conserver un effet de surprise.
Sur le palier, on pouvait entendre tourner lentement plusieurs loquets, et finalement la porte s'entrebâilla sur un visage sombre éclairé d'une lampe-torche. C'était un troll de 195 cm et d'autant de kilos qui nous avait accueilli. On le suivait dans un couloir sombre, éclairé de sa seule lampe torche. Nous marchions sur ce qui ressemblait à du papier journal, au moins une dizaine de couches. Ce matelas rendait la progression difficile, dans la pénombre, handicapé par le colis que je transportais à bouts de bras, je manquais à tout moment de me prendre les pieds dans une feuille de papier journal.
"Mais faites attention !" grogna le troll à mon attention quand je trébuchais sur la moitié gauche d'une vielle machine à écrire posée à même le sol (je n'y ai pas cherché d'explications). Il s'approcha tellement de moi pour me beugler dessus, que je pouvais compter les quelques dents qui lui restaient au fond de la bouche. Son absence totale d'incisives (il conservait ses deux canines du haut) favorisait la protraction de sa langue. Sa lèvre inférieure pendait aussi beaucoup, des petits mouvements toniques de la langue y laissaient pendre un filet de bave, l'ensemble expliquait la tache humide sur son t-shirt qui s'étendait du col jusqu'à la pointe du sternum.
Juste avant qu'il n'ait pu m'engloutir, une petite voix l'arrêta : "Mon sucre, laisse donc le monsieur tranquille". Au centre de la pièce dans laquelle il nous fit pénétrer, se trouvait une petite chaise. Partout s'empilaient des objets poussiéreux, ils n'avaient rien du jeter depuis 10 ans, ils n'avaient probablement rien du laver non plus tant ça sentait le moisi et l'urine ; pas même les carreaux à travers desquels on ne distinguait pas les voiture dans la rue. Sur la chaise se tenait une petite femme aveugle qui semblait respirer encore. Elle parla à nouveau de cette même voix d'enfant : "Déposez donc ça à côté, près du bateau."
Je n'avais pas vraiment le choix, puisque la pièce qui m'avait été désignée n'était occupée que par un Zodiac gonflé. Comprenant qu'il ne valait mieux rien dire pour l'instant, je m'exécutais pour repartir au plus vite tant l'odeur ambiante commençait à me rendre nauséeux.
Dans l'escalier vers la sortie Jean-Marc n'eut qu'une simple remarque : "Le Zodiac, c'est en cas d'inondation"
lundi 25 février 2008
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1 commentaires:
Tu as été dealer d'opiacées pour payer tes études ?
Dingue !
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